#RDVAncestral

Vapeur et chicorée

Mon train part à 10h00 ce matin de la gare de Lille-Flandres: je pars à la rencontre de mes ancêtres natifs d’Audruicq, dans le Pas-de-Calais. La rame est déjà à quai, j’ai le temps de m’installer tranquillement et de sortir mes notes de travail. L’arrivée à Audruicq est prévue à 11h11, je vais pouvoir peaufiner mon itinéraire de visite.

Carte visite AudruicqPlan de ma visite à Audruicq (1).

J’ai prévu de passer à la gare, sur la grand-place et, si j’ai le temps, je ferai un saut dans le quartier de la Nostraeten ; d’après les actes d’état civil et les recensements, mes aïeux sont passés par là…

« Madame, il faut descendre ! »
Je lève les yeux, le cœur battant. Plongée dans mes papiers, je n’ai pas vu arriver le contrôleur… Le contrôleur ? Attends… J’ai travaillé 15 ans chez SNCF, c’est quoi cet uniforme ? Je regarde autour de moi, je suis la dernière passagère, et le train semble arrêté en pleine voie…

« Qu’est-ce qui se passe ?
– La locomotive est tombée en panne, apparemment un problème avec la chaudière à vapeur.
– … !?
– Le train ne peut pas repartir, tout le monde descend. Nous ne sommes plus très loin de la station d’Audruicq, du personnel vous attend dehors pour vous guider le long des voies. »

Sans réaction, je suis le contrôleur. Une main rugueuse saisit la mienne alors que je descends de la voiture. L’ouvrier à qui elle appartient me sourit, et guide mon mouvement jusqu’au sol.
« Faites attention au ballast, ma p’tite dame, faudrait pas abîmer vos bottines ! On a un bout à faire, pas trop long mais suffisant pour tomber, alors portez bien vos yeux au sol… Donnez donc vot’ bagage !»
Je tends mon sac sans un mot et, dans le geste, mes yeux découvrent l’environnement. Pas de caténaires, pas de signalisation électrique, pas de traverses béton… une locomotive à vapeur en tête du train, le wagon à charbon… la route adjacente à la voie est en terre, pas une trace de bitume…

Crampton NordMachine Crampton n°10 de la Compagnie du Nord (2).

« Allez ma p’tite dame, faut avancer, pour que l’équipe puisse réparer les dégâts ! »
Nous rejoignons le groupe de voyageurs en tête de train, entouré des camarades de mon guide. Drôles de tenues… Ils ne portent pas de gilet orange estampillés SNCF, et leurs pieds sont chaussés de gros godillots qui n’ont pas l’air d’être aux normes européennes… Toutes les informations concordent, il va falloir que je l’admette, mon train s’est arrêté… au XIXème siècle !

Après quelques minutes de marche chaotique, nous arrivons en vue de la gare d’Audruicq.

gare audruicqGare d’Audruicq, vers 1910 (3).

Sur le quai, mon guide me rend mon sac, me salue et s’éloigne. Je le vois se diriger vers une femme encadrée de deux adolescents, qui porte une fillette dans ses bras. L’homme caresse la tête de la fillette, et je comprends enfin…

Nous sommes en 1856. Louis Joseph Maxime MARTIN (Maxime dans la vie), est mon aïeul à la 7ème génération ; il a 47 ans. Il est cantonnier à la Compagnie des Chemins de fer du Nord créée 11 ans plus tôt, et il vit à la station de chemin de fer d’Audruicq.

Attirée par le chien d’un voyageur, la fillette saute des bras de sa mère, et j’en profite pour m’approcher de Maxime et Clémence en souriant.

« Ça vous fait une sacrée animation dans la gare, cet incident…
– Pour sûr ! Les voyageurs n’sont pas habitués, ça n’fait qu’8 ans qu’la ligne est ouverte.
– Vous travaillez ici depuis le début, alors ?
– Quasiment. Après mon service militaire, je me suis employé comme manouvrier, comme cocher, c’qu’y avait quoi, et après j’ai fait garçon brasseur, sur la grand-place (c’est comme ça que j’ai rencontré Clémence, en 47). Et puis ils ont ouvert la ligne, en 48, entre Lille et Calais. »

Carte Cie du NordAudruicq sur la ligne Lille-Calais en 1853 (1).

« Y’a quand même eu 3 ans de travaux, un sacré bazar ! De temps en temps, les ingénieurs de la Compagnie passaient visiter le chantier, avec aussi les ingénieurs de l’Etat. Y débarquaient à 3 ou 4, sans prévenir, pffiouu ça courait partout quand ils étaient là ! Celui dont les gars avaient le plus peur, c’était Davaine, parce qu’il travaillait à Lille, au siège de la Compagnie (4). Mais ils ont fait du bon boulot. Même le Constitutionnel l’a dit !
– Chuuut ! » Clémence le coupe. « Parle pas si fort, je n’veux pas qu’y revienne aux oreilles du curé que tu lis ce torchon !
– Quel torchon ?! Moi je dis qu’ils écrivent bien, et de belles choses ! Attends voir… »

Maxime file dans la station de chemin de fer, et revient avec une page de journal toute écornée. Le numéro du Constitutionnel du lundi 4 septembre 1848 (5), sorti 3 jours après l’inauguration de la ligne le vendredi précédent.
« Ecoutez ça ma p’tite dame ! Le journaliste était dans le train d’inauguration avec les ministres, on pourra pas dire qu’il a inventé… Un concert d’éloges a retenti tout le long du voyage sur la solidité et la perfection des travaux. Un concert d’éloges ! C’est beau, pas vrai ? Aussi les ingénieurs ont-ils porté tous leurs soins sur l’exécution matérielle de la voie, dont tous les détails ont été soignés. Tu vois Clémence, tu peux pas dire que c’est mal écrit, tout d’même ! Bon voilà, après une telle perfection, ils avaient besoin de gars pour entretenir la voie, alors avec une paye garantie, chuis rentré à la Compagnie. Maintenant on habite à la station, avec mes deux grands et pis Clémence et la p’tite Louise. Ma mère était avec nous, mais elle est morte le mois dernier…
– Ah oui, Rosalie…
– Vous la connaissiez ? »
Mince, j’ai dû parler tout haut sans m’en rendre compte !

« Non, non, j’ai juste entendu Louise dire son nom tout à l’heure… Mais alors, les deux grands garçons… ?
– Gustave et Frement ? J’les ai eus avec ma première femme, Victorine. Je l’ai rencontrée quand je suis parti à Langey (6), où je travaillais comme cocher. Elle est morte en 1845, à 29 ans… Partie trop tôt… Trop jeune… » Il soupire, se racle la gorge en coulant un regard coupable vers Clémence. « Chuis resté avec mes deux p’tits, qu’avaient 5 et 3 ans à l’époque. C’est ma mère qui s’est occupée d’eux, jusqu’à ce que j’épouse Clémence. On a fait deux autres enfants. Le premier c’était Elie. L’a pas vécu longtemps le pauvret… Il nous a quitté trois jours avant la Noël 1848, qu’a été bien triste. Et puis y a Louise, que vous avez vue, qui court partout ! Mais assez bavardé, vous avez sûr’ment mieux à faire que d’écouter mes sensibleries ! »

S’il savait… C’est vrai, la politesse ne me permet pas de lui poser ces questions qui m’assaillent. Et puis, avec mes connaissances venues du futur, qui sait ce que je pourrais déclencher en lui révélant qui je suis ? Je vais devoir partir, et ça me déchire le cœur… Oh et puis zut ! J’ai trop souvent hésité à suivre mon cœur dans mon XXIème siècle, je me lance.

« Je suis touchée par ce que vous venez de me raconter… J’aimerais en savoir plus, votre famille est si attachante. Pour tout vous dire… » Oh la la… Qu’est-ce qui va sortir de ma bouche ? « Je commence à avoir faim, vous savez où je pourrais déjeuner ? » Bravo Laure, quel courage ! Grrr…
« Oh ben oui ! Vous allez sur la grand-place, vous trouverez facilement un cabaret.
– Maxime… » Clémence intervient. « Tu vois bien qu’elle est seule. Restez manger avec nous si vous voulez. C’est pas luxueux, mais y a assez pour toute la famille… »

Lorsque je sors de la station de chemin de fer, le ciel commence à s’assombrir… Je dois reprendre le train en direction de Lille, départ à 18h58 : à l’époque, il n’y a que 3 trains par jour dans ce sens. J’arriverai à Lille à 21h35 après avoir changé à Hazebrouck, et grâce à l’entregent de Maxime, je n’ai pas à débourser les 4.50 francs (7) dus pour ce voyage en 3ème classe)

Sur le quai, Maxime, Clémence, Gustave, Frement et Louise se serrent les uns contre les autres, les yeux brillants. Derrière ma vitre embuée, je les fixe avec avidité, le corps tendu par la certitude de ne jamais les revoir. Le goût de la chicorée que Clémence nous a servi en fin d’après-midi s’obstine à parfumer ma bouche, muant petit à petit en nuances de madeleine… Je sais que ce train va me ramener au XXIème siècle. Lorsque je l’ai quitté ce matin, je voulais aller à la rencontre de ceux qui m’ont précédée. Pour ceux-là, c’est fait…

(1) Plan réalisé avec le logiciel libre Inkscape
(2) Locomotives à vapeur de fabrication anglaise, les Crampton sont les premières machines à avoir circuler sur les réseaux français lors de leur constitution au milieu du XIXème siècle. Les premières machines françaises arriveront plus tard, vers 1870. Cette image provient du site Cparama
(3) Sur le site Delcampe
(4) Caffin, Benoît, Annuaire statistique et administratif du département du Pas-de-Calais, Arras, Brissy imprimeur-libraire, 1846, page 191. Sur Google Books.
(5) Vous trouverez l’intégralité de l’article et du numéro sur Retronews
(6) Dans l’actuel département d’Eure-et-Loir. Je ne sais pas encore pour quelles raisons mon ancêtre est allé dans cette ville située à plus de 400 km d’Audruicq…
(7) Horaires et tarifs du XIXème siècle dans Le Moniteur des chemins de fer, édition du 18/01/1849 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5539306b), sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France.
Données d’état civil et de cadastre: Archives Départementales du Pas-de-Calais.
Bande sonore: Universal Soundbank

Impulsé par Guillaume Chaix il y a un peu plus d’un an, le Rendez-vous ancestral invite les généalogistes écrivains (et vice versa) à publier, le 3ème samedi de chaque mois, le récit d’une rencontre avec un de leurs aïeux. Pour cette première participation, je vous ai invités à faire connaissance avec le tout premier cheminot de ma lignée patronymique. Le symbole est fort pour moi. Maxime MARTIN a connu le chemin de fer dès sa création au milieu du XIXème siècle, je ne trouverai aucun ancêtre cheminot avant lui. Son arrière-petit-fils, qui est aussi mon arrière-grand-père, s’appelait Robert MARTIN, il a fait toute sa carrière à la SNCF, de 1907 à 1947. Son fils (mon grand-père paternel), Maxime MARTIN, aujourd’hui décédé, a lui aussi travaillé dans cette entreprise toute sa vie, de même que mon papa et mon oncle, tous deux à la retraite maintenant. J’ai poursuivi cette tradition familiale à mon tour après mes études d’ingénieur il y a 20 ans, pour y mettre un terme il y a 2 ans et me consacrer à la généalogie. Ma fille unique portant le nom de son père, cette lignée de cheminots s’arrête ici. Je rends hommage à cet engagement qui a traversé les siècles et les guerres, et je suis fière d’y avoir contribué. Je tourne la page sans regrets, pour enfin tracer ma voie…

4 réflexions au sujet de “Vapeur et chicorée”

  1. Il est très réussi ce premier RDVAncestral.
    On voit que le départ apparaît très organisé avec les horaires précis, mais à l’arrivée il faut improviser et trouver le ton juste pour se présenter à nos ancêtres. C’est une idée géniale ce voyage en train vers le XIXe siècle.

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