Connexions

La marchande de café

Depuis que j’ai arrêté de boire du café, je me sers en thé à la boutique Origines Tea and Coffee de mon quartier des Chartrons, qui se tient au 11 rue Sicard, au pied de l’église Saint-Louis. La douce et agréable Léa, qui gère le commerce, a réussi à faire du lieu un cocon de chaleur à son image. Je suis persuadée que nous ne choisissons pas nos lieux de vie et de travail par hasard, et lui ai donc partagé l’idée qu’il y avait sûrement une connexion spéciale entre elle et sa boutique. Elle me dit alors en souriant que son nom de famille est Lanterne, et qu’un des précédents commerces à cette adresse était un magasin de luminaires. Excellent!

Nous aurions pu en rester là, mais j’ai eu alors l’intuition que ce n’était pas tout…

22 juin 1849, Buenos Aires

Dans la file du bureau d’immigration du port de Buenos Aires, Jean éponge son front ruisselant. Malgré l’heure matinale, la chaleur est étouffante, les odeurs suffocantes… Il en vient presque à regretter les jours passés en mer, bien qu’il ait passé la plupart du temps à vomir ses tripes, accoudé au bastingage du Lusitano.

Le couple devant lui a été enregistré, c’est à son tour. L’agent administratif parle trop vite pour son espagnol hésitant, mais il comprend qu’il doit tendre son passeport. Le type énonce à haute voix « Juan Fontan », écrit le reste et braille « Siguiente! ».

Registre_Buenos_Aires_1849
Base de données argentine – http://www.entradadepasajeros.com.ar/

Soulagé de pouvoir respirer enfin, Jean ne demande pas son reste, sort du bureau, et s’installe pour attendre ses compagnons de voyage. Fasciné par le ballet des navires dans le port, le boulanger de Beautiran laisse ses pensées s’égarer… Marie, la fille du meunier épousée 18 ans plus tôt, leurs filles Marie, Elisabeth et Jeanne, et enfin les garçons, François et André. Surtout André, né quelques semaines seulement avant son départ…

Puerto_buenos_aires_1860
Lithographie en couleur de 1860, peut-être de Luis Lebreton. « Buenos Ayres, pris du mole » – Archives historiques de la Préfecture Maritime d’Argentine

19 juillet 1849, Beautiran

Laurent Coussillan, l’adjoint au maire, achève de digérer son déjeuner quand Jean Guilbaud entre dans la mairie. Laurent soupire, sa sieste attendra: quand l’instituteur débarque, il sait qu’il va devoir enregistrer un acte…

« Alors, c’est qui cette fois?

– Le dernier à Fontan. L’est passé à midi…

– Le p’tit André? Quel âge qu’il avait déjà? Pas vieux, hein? Attends, j’regarde mes registres… Ben oui, tiens, le v’là: Fontan, André, né le 16 février 1849. Marie avait pas besoin d’ça, avec les quatre autres et le père qu’est parti aux Amériques… M’enfin, c’est triste à dire, mais ça fait une bouche de moins… »

16 février 1858, Bordeaux

Marie soupire en s’appuyant sur le registre des mariages. Depuis vingt-sept ans, elle a pris l’habitude de signer de son nom d’épouse Signature_marie_blayn, mais que lui reste-t-il, de son mariage à elle? Jean est parti depuis si longtemps… Le rouge lui est monté au visage quand l’adjoint a demandé où était le père de la mariée. Oh non, elle n’y est pour rien!

attest_temoins_absence_jean

« Les témoins ci-après dénommés attestent l’absence sans nouvelles du père de la future. »

Marie relève la tête. Que Jeanne est belle! La jeune fille n’a d’yeux que pour son Barthélémy. A force de le croiser dans le voisinage, elle s’est laissé tourné la tête par l’accent carcassonnais du jeune commis négociant. La voilà mariée à son tour… Pourvu que ça dure!

Un jour de 1886, Bordeaux

L’agent du recensement sursaute. Le rire frais qui a surgi de cette face ridée est totalement improbable. On dirait bien qu’elle se fiche de lui! Il n’a pas grimpé les deux étages du 11 rue Sicard pour se faire moquer par cette vieille bique!

« Qu’est-ce qui vous fait rire?

– Oh dame, c’est comment qu’vous avez écrit mon nom!

– Et quoi? B-L-A-Y-E-N-E, c’est bien votre nom?

– Ben… si vous l’laissez écrit comme ça, ceusses qui l’liront plus tard sauront jamais qui j’suis! Mon nom c’est B-L-A-Y-N, Marie Blayn.

– Tant pis, je n’ai pas le temps de le refaire! Allez, on continue… Vous avez 74 ans, vous êtes veuve, vous vivez ici avec votre fille Jeanne et ses deux filles Marie et Elisabeth. J’ai oublié votre profession. C’est quoi déjà?

– (Pfff… Y sait plus c’qui fait c’pauvre homme). Marchande de café. »

Marie_Blayn_recensement_1886


De nombreuses lacunes émaillent encore la vie de Marie Blayn, mais je suis quasiment certaine qu’elle travaillait dans l’épicerie du rez-de-chaussée du 11 rue Sicard, là où aujourd’hui Léa vend du thé et du café!

Deux choses pour finir.

Lorsque Elisabeth Cabrié, petite-fille de Marie Blayn et fille de Jeanne Fontan, s’est mariée en 1900, son père Barthélémy ( le commis négociant de Carcassonne) est déclaré « absent sans nouvelles ».

Marie Blayn est décédée à Bordeaux le 21 février 1902. Elle habitait alors au 71 rue Emile Fourcand.

(l’image qui illustre l’article est une vue du port de Buenos Aires en 1850)


Vous aussi, vous vous sentez connecté à votre habitation ou votre boutique? Vérifions ensemble, contactez-moi.

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1 réflexion au sujet de “La marchande de café”

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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