Le quartier des Chartrons

Avant de passer en revue les maisons du défi “Rue Pomme d’Or”, parlons un peu du quartier… En effet, dans une étude de généalogie immobilière, connaître l’environnement du bien étudié, ainsi que l’histoire de cet environnement, permet de mieux comprendre les étapes de ce bien dans le temps.

Les lieux aujourd’hui

La rue Pomme d’Or à Bordeaux se trouve en plein cœur des Chartrons, quartier historique du négoce du vin. A proximité des quais animés par les flâneurs et le marché bi-hebdomadaire, l’emplacement bénéficie du calme, de nombreux services (commerces, écoles) et de la proximité des transports en commun. Pour mon plus grand bonheur, on y trouve aussi les Archives Départementales de la Gironde!

Plan de localisation de la rue Pomme d’Or à Bordeaux (©Laure MARTIN).
Plan de localisation de la rue Pomme d’Or à Bordeaux (©Laure MARTIN).

Au commencement...

Le quartier des Chartrons s’est urbanisé tardivement par rapport au reste de la ville de Bordeaux. En effet, les premières habitations semblent dater du XVIe siècle, alors que l’emplacement du centre historique actuel de Bordeaux a révélé des traces d’occupation depuis le Mésolithique, puis l’Antiquité. [1]

Certes, « en 1383, les Chartreux du couvent de Vauclaire en Périgord, fuyant la soldatesque qui ravage leur région, viennent s’établir dans la palu de Bordeaux, au nord de la ville, sur les bords de la Garonne »[2]. Toutefois, le couvent est entouré de vignes et, plus loin, de marais; la population y est encore rare.

La palu de Bordeaux et le convent des Chartreux ("conbent deus Chartros") vers 1450 (Léo Drouyn, 1874, sur Gallica)

Par la suite, « la vigne y est toujours présente ainsi que le bâti qui se développe au XVIe siècle sous la forme de chais, de maisons et de bourdieux[3]. La zone ne s’urbanise réellement qu’avec la construction, consécutive au déplacement du port, d’un quai au XVIIe siècle et la mise en place du tracé des rues dans la première moitié du XVIIIe siècle »[4].

Vue sur le faubourg des Chartrons, issue du "Plan de Bourdeaux et de ses environs" (Hippolyte Matis, 1716, sur le site des Archives Départementales des Yvelines).

La rue Pomme d'Or

On trouve cette appellation sur les façades des maisons de la rue, soit par des plaques émaillées bleues, soit par des gravures dans la pierre.

A Bordeaux, nombre de gravures datent de 1792 et 1793, lorsque les révolutionnaires ont cherché à servir leurs idéaux[5]. Les Bordelais ont ainsi vu apparaître la rue Vivre libre ou mourir, ou encore la rue J’adore l’égalité. Toutefois, la rue Pomme d’Or existait déjà en 1733[6]. « Les décisions de renommer les rues et de faire graver les nouveaux noms dans la pierre étaient prises en conseil municipal. »[7] Une recherche aux archives municipales permettrait probablement de retrouver l’origine de ces gravures et, peut-être, de comprendre l’orthographe variable d’une inscription à l’autre.

Gravure à l'angle de la rue Pomme d'Or et de la rue Borie
Gravure et plaque émaillée à l'angle de la rue Pomme d'Or et de la rue Rose

Quant à l’origine du nom, la seule explication trouvée est donnée à l’origine par Pierre BERNADAU, un historien plutôt controversé à son époque (et encore aujourd’hui). Il affirme que le nom de la rue viendrait d’une auberge dont l’enseigne était « A la pomme d’or »[8]. Celle-ci aurait accueilli les marins étrangers, dont les navires mouillaient aux Chartrons. Aucune trace de cette auberge n’a été retrouvée dans la cadre de cette étude, mais elle doit être postérieure au XIIIème siècle, époque à laquelle les Bordelais commencent à empêcher les vins de Haut Pays (Gaillac, Bergerac et autres, les « étrangers ») d’entrer dans la ville avant la Saint-Martin (11 novembre), contraignant ces navires à stationner hors les murs[9].

Lorenzo et Jacopo Salimbeni, Urbino, fresque de l’Oratoire de Saint-Jean-Baptiste, détail.

Savez-vous que le vin n’était pas la seule boisson consommée? Le cidre était aussi fort répandu, et en gascon, il se traduit par pomada, comme on le voit dans cet extrait d’une étude de Sandrine LAVAUD : « le 26 octobre 1406, « per consolar los gens de Blaya » assiégés, la jurade décide d’envoyer ses baleiniers et prend, dans la foulée, les dispositions pour les équiper en vivres. Les denrées prévues sont des plus communes : de la pomada (cidre) et du pain. »[10] Quoi de plus naturel alors d’imaginer une auberge vendre du cidre aux marins étrangers, et prendre le nom de son produit ? L’évolution phonétique aurait au fil du temps transformer pomada en pomme d’or.

Voici donc le décor planté! Cette histoire en tête, nous allons pouvoir découvrir les maisons de la rue Pomme d’Or. Première étape: le numéro 34

[1] LAVAUD, Sandrine (Coord.), Atlas historique des villes de France. Bordeaux, Santander, Impr. Graficas Calima SA, 2009.
[2] Ibid.
[3] Le bourdieu est une structure avec bâtiments résidentiels et agricoles et exploitation à dominante viticole. In : Lavaud Sandrine. “L’emprise foncière de Bordeaux sur sa campagne: l’exemple des bourdieux (XIVe-XVIe siècles)”, Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 112, N°231, 2000, Vins et vignobles du Bordelais et du Sud-Ouest, pp. 315-329.
[4] LAVAUD, Sandrine. “La palu de Bordeaux aux XVe et XVIe siècles.”, Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 114, N°237, 2002, pp. 25-44.
[5] COLLE, Michel, Rues, places et cours de Bordeaux pendant la Révolution, Urrugne, Pimientos, 2005.
[6] RESSAYRE, Béatrice, sous la direction de M. Philippe Loupès, Evolution des noms de rue de Bordeaux de 1733 à 1850, Bordeaux, 1991. Mémoire.
[7] COLLE, Michel, op. cit.
[8] BERNADAU, Pierre, Le Viographe bordelais, ou Revue historique des monuments de Bordeaux tant anciens que modernes, et des rues, places et autres voies publiques de cette ville qui rappellent des événements mémorables… par M. Bernadau,…, Bordeaux, Gazay, 1844. Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-LK7-1078. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65169049
[9] LAVAUD, Sandrine, « Les marchands et le vins à Bordeaux (XIIIe-début XVIe siècle) : des destins liés. » http://www.academia.edu , site de publications universitaires, consulté le 17/01/2017.
[10] LAVAUD, Sandrine, « La flotte communale au service de l’effort de guerre ; le cas de Bordeaux pendant la guerre de Cent ans », É. GUERBER et G. Le BOUËDEC, Gens de Mer. Ports et cités aux époques ancienne, médiévale et moderne, PUR, Rennes, 2013, p. 55-71.

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Cet article a 6 commentaires

  1. Sébastien

    Excellent billet ! Le décor est planté et nous donne envie de découvrir maintenant l’histoire des maisons de cette rue Pomme d’Or ! Merci pour ces découvertes intéressantes et inspirantes !

    1. Laure Martin

      Je rougis Sébastien! Très touchée de ce joli commentaire, merci…

  2. Laflamme

    J’ai beaucoup apprécié votre démarche. Vos références me seront utiles pour ma recherche en Bretagne.

  3. BIJOUX Daniel

    Bonjour Madame,
    En lisant votre travail sur les Chartrons, vous avez cité une carte de Bourdeaux de 1716…dans les archives départementales des Yvelines.
    Excellente trouvaille car je ne l’ai jamais vue dans aucun ouvrage ou recherche , y compris BNF et diverses archives sur Bordeaux.
    Je me suis permis de citer votre nom , origine de cette découverte intéressante , sur le site de groupe face book , Bordeaux je me souviens .
    Sans doute aurez vous plaisir à faire partie de ce groupe où chacun apporte sa pierre pour illustrer son amour de Bordeaux et environs en préservant et en enrichissant sa mémoire.
    Mon logo est un nain de jardin !

    1. Laure Martin

      Bonjour Monsieur,
      Oui, elle est très belle, cette carte, n’est-ce-pas? Les miracles d’internet… Savoir faire des requêtes dans les moteurs de recherche est une compétence précieuse, parfois! Je vous remercie de votre intérêt.

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